Conférence : Le débat public sur le génocide arménien en Turquie

Dans une conférence exceptionnelle organisée à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence à l’occasion du centenaire du génocide arménien, l’historien turc de l’université de Galatasaray, Ozgür Türesay, revient sur les débats publics soulevés en Turquie autour de la question du génocide. Du négationisme à la reconnaissance, c’est la création d’une mémoire commune qui est en jeu.

Les débats furent agités hier soir dans l’amphithéâtre de l’Institut Politique d’Aix-en-Provence, tant la mémoire du génocide arménien continue encore aujourd’hui de provoquer les réactions les plus épidermiques. Si le tabou commence seulement depuis les dernières décennies à être brisé en Turquie, le terme même de « génocide » reste manipulé avec précaution et certaines campagnes négationnistes attirent même l’attention depuis les années 2000.

Ozgür Türesay, chercheur, historien turc de l’université Galatasaray, est spécialiste des dernières décennies de l’Empire ottoman et de la fondation de l’État turc moderne. Au-delà des questions purement historiques, ce sont les débats scientifiques autour de la question du génocide arménien qui l’intéressent, et la manière dont les universitaires en Turquie ont nommé ces événements, les ont traités.

Le débat public en Turquie autour du génocide arménien a fortement évolué depuis les 10 dernières années.

« En tant qu’historien, j’ai été confronté à ce problème, » explique Ozgür Türesay en ouverture de la conférence. « Chaque étudiant turc qui va faire des études à l’étranger vous fera la même anecdote. Une des premières conversations qu’on a quand on va à l’étranger porte systématiquement sur le génocide arménien. Au début, beaucoup de ces étudiants turcs réagissaient mal, avec l’impression d’être attaqués. J’ai moi-même réagi comme cela. »

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« En 1999, je suis venu en France avec une bourse pour faire mon DEA à l’EHESS sur l’histoire de la fin de l’Empire ottoman. J’avais déjà lu quelques ouvrages traitant du génocide arménien, mais j’ai rencontré cette année là une amie grecque qui fréquentait des Arméniens quotidiennement. Ça a été une expérience assez intense mais intéressante. Ma première rencontre avec ce génocide s’est faite avec les descendants des survivants exilés en France. »

Si Ozgür Türesay prend le temps de raconter son histoire personnelle, c’est parce qu’il s’agit de l’histoire de nombreux Turcs qui ont souvent découvert la réalité du génocide à l’étranger.

Le génocide est l’extermination physique, intentionnelle, systématique et programmée d’une population en fonction de ses origines, religieuses, culturelles ou sociales. Le génocide arménien, qui s’est déroulé entre avril 1915 et juillet 1916, est l’événement fondateur de l’État turc moderne. Il se passe en même temps que d’autres politiques de nettoyage et d’homogénéisation ethniques perpétuées jusque très tard en Turquie, notamment envers les Grecs. Près des deux tiers de la population arménienne périront dans les massacres, les famines et les déportations.

Si le génocide n’a jamais été officiellement reconnu, il n’a pas pour autant été oublié par l’État turc. Des éléments prouvent en effet qu’il y avait des sections au sein du gouvernement chargées de suivre les évolutions de la diaspora arménienne.

“Au début, la Turquie ne reconnaît que la déportation des Arméniens pour cause de trahison de la patrie, explique Ozgür Türesay. Les Arméniens avaient en effet été accusés d’avoir soutenu les Russes contre l’Empire Ottoman, alors engagé dans la guerre aux côtés de l’Allemagne. Les déportations ont en effet entraîné des pertes humaines, mais minimes par rapport à l’ampleur réelle du génocide. Cette thèse prônée par le gouvernement turc est non seulement négationniste, mais aussi accusatrice des Arméniens eux-mêmes, cherchant à faire de ceux-ci des traîtres plus que des victimes.”

Dans les années 1990, de premières publications apparaissent en Turquie sur le sujet. En 1992, le premier livre d’histoire en turc sur le génocide arménien est publié. L’auteur Taner Akçam qualifie l’événement de massacre, mais non de génocide. Cependant, la parution de cet ouvrage restera sans réel impact sur le public car le gouvernement fera en sorte que sa publication soit passée sous silence.

En 1996, le journal bilingue turc-arménien commence à être publié en Turquie. Peu à peu, au cours des années 2000, la Turquie est de moins en moins fermée sur elle-même qu’avant. Cette ouverture se fait notamment dans le cadre du processus d’adhésion à l’Union Européenne. La démocratie a alors le vent en poupe et le pays sort de la grande période de crise politique et économique des années 90. Les attentes de la part de la population se sont entre-temps élargies.

L’arrivée de l’AKP au pouvoir contribue aussi à changer la donne. Fervent critique du kémalisme et du populisme, le partie favorise la montée de la question arménienne dans les débats publics, mais aussi celle des kurde.

“Dans un contexte révisionniste, globalement contestataire du régime mémorial kémaliste, le gouvernement est revenu peu à peu sur certaines pages noires de l’histoire turque.”

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Un gigantesque travail éditorial a été réalisé depuis plus de 10 ans par plusieurs de maisons d’édition pour commencer à aborder le sujet du génocide. Le Livre de ma grand-mère, de Fehiye çetin, est le premier récit autobiographique best-seller en turc sur les Arméniens islamisés. Taner Akçam et de Fuat Dündar vont publier à la même époque plusieurs livres d’histoire sur le sujet du génocide qui recevront un accueil favorable dans l’opinion publique. Dans Le Génocide arménien, Hasan Cemal racontera son itinéraire personnel et la manière dont il a découvert le génocide.

Le génocide n’est donc plus un sujet tabou au sein de la société turque, bien qu’il ne soit toujours pas reconnu officiellement par l’État.

“Les tensions demeurent toujours vives cependant, explique Ozgür Türesay. Le colloque « Les Arméniens ottomans au moment du déclin de l’Empire » organisé en 2005 à l’université prestigieuse francophone du Bosphore a dû être reporté pour des raisons de sécurité, et s’est finalement déroulé dans une université privée, sous le contrôle de la police. Les participants auraient été fouillés à l’entrée. Mais malgré ces tensions encore palpables, la conférence a pu se dérouler sans incidents.”

Si le mot de « génocide » n’apparaît encore que très peu, le tabou est bien brisé. L’assassinat de l’écrivain turc d’origine arménienne, Hrant Drink, en 2007 par un jeune nationaliste turc a provoqué une vive émotion. Ses funérailles ont rassemblé énormément de personnes, bien au-delà de la petite élite d’intellectuels habituellement mobilisée.

« La cause arménienne devient une cause publique, explique Ozgür Türesay. La brèche ouverte par la conférence de 2005 est considérablement élargie. »

Malgré tout, il reste encore beaucoup à faire pour faire évoluer les mentalités. « La campagne de pardon lancée sur internet en 2008 par quatre intellectuels universitaires demandant pardon aux descendants des victimes du génocide arménien, n’évoquait pas le terme de génocide. Malgré les débats que cela a suscité, cela a pu être interprété comme une entreprise banalisatrice, un acte très courageux à l’époque. Cependant, des rumeurs souvent justifiées disent que le gouvernement a utilisé la liste des signataires de cette pétition pour sélectionner lors du recrutement dans la fonction publique, et les initiateurs de la pétition ont reçu de nombreuses menaces de morts », regrette Ozgür Türesay.

De nombreux travaux d’histoire sur les arméniens ont été réalisés ces dernières années, et une grande conférence sur les Arméniens islamisés, rassemblant des pays du monde entier, a été organisée en 2013, ainsi que des colloques dans les universités turques.

Cependant depuis une dizaine d’années, la Turquie voit un retour du négationnisme, malgré l’augmentation des ouvrages et des recherches sur la question. Des auteurs comme Yusuf Halaçoglu mettent en doute l’existence même du génocide. Le négationisme débaptise le génocide en le requalifiant de « déportation des Arméniens ».

« On dépasse en réalité le cadre arménien, explique Ozgür Türesay. C’est l’histoire de l’oppression de toutes les minorités, les femmes, les homosexuels, qui est en cause. Les travaux sont de plus en plus nombreux et de plus en plus internationalisés. I y a une grande pluralité des acteurs engagés dans le processus de création de la mémoire : des activistes des droits de l’homme, des associations anti-racisme organisant des événements et des colloques… On voit le renforcement régulier d’un espace de dialogue entre Turcs et Arméniens. Mais on a besoin encore de plus de travaux, notamment sur le thème de la transmission de la culpabilité du côté des Turcs ».

« Le débat sur les termes employés est très important. Certains auteurs ne parlent pas de « génocide », car le terme est aussitôt associé au génocide des juifs et les Turcs se braquent car se sentent comparés aux nazis. Il faut trouver un compromis pour pouvoir faire avancer des deux côtés. D’autres, comme dans la pétition de 2008, utilisent le terme de « grande catastrophe », qui est le terme employé par les arméniens eux-mêmes. C’est une manière comme une autre de faire passer la pilule en Turquie. »

Camille LONS

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