[ENQUETE] Escort girl à Dubai : Sexualité et prostitution en pays musulman

Véritable cœur économique du Golfe, Dubaï est devenu en quelques décennies un vaste carrefour financier et humain où viennent se croiser à un rythme effréné les businessmen du monde entier aussi bien que les travailleurs des pays du Sud en quête d’un nouvel Eldorado. Ilot de mondialisation dans une région connue pour son conservatisme religieux, Dubaï est aussi la ville de tous les possibles, où argent, sexe et alcool sont la clé de voûte du système économique. Bien que formellement interdite et taboue, la prostitution va bon train dans cette ville où tout semble pouvoir d’acheter. « Gold-diggueuses » attirées par tout ce qui brille ou victimes malheureuses de réseaux proxénètes, elles sont tantôt résignées, battantes ou cyniques. Qui sont ces femmes qui tentent tant bien que mal de trouver leur place dans un monde d’hommes ?

 

Il est 19h30 quand je sors de chez moi. L’adhan pour la prière du soir retentit dans les rues de Burjuman, un quartier au nord de Dubai. L’appel lancinant du muezzin grésille dans les hauts parleurs de la mosquée voisine, et se répète de rue en rue comme un écho. Le soleil commence tout juste à décliner derrière les tours. Il fait 43 degrés et la moiteur étouffante de la journée ne laisse aucun répit à la foule qui s’agglutine dans les rues étroites du bazar. Burjuman est un quartier populaire de Dubai où la quasi-totalité de la population est d’origine indienne ou pakistanaise (communauté qui représente près de 43% de la population totale de la ville). Dans un pays où il y a encore cinquante ans on vivait dans des tentes à l’orée du désert, le pétrole et les exigences de la mondialisation ont fait affluer des millions de migrants venus d’Asie pour bâtir de toute pièce des villes ayant toutes les caractéristiques apparentes de la modernité. Parmi les 3 millions de migrants Indiens, Pakistanais ou Philippins qui renouvellent leur visa chaque année à Dubai, la grande majorité sont des hommes, mais de plus en plus sont des femmes, venues seules chercher dans ce nouvel Eldorado de quoi subvenir aux besoins de leurs familles restées au pays. Elles travaillent dans le secteur des services, comme « maid » dans des familles ou comme hôtesses. Mais bien souvent la paye n’est pas suffisante pour rembourser leur voyage, et de plus en plus font le choix de « travailler la nuit » pour compléter leurs revenus.

 

C’est le cas de Deepti, une jeune indienne de 26 ans qui travaille comme aide ménagère dans une famille que je connais bien. De ses activités nocturnes personne n’en parle, mais tout le monde les devine. Le sujet est extrêmement tabou, d’autant qu’à Dubai la prostitution est un crime passible de plusieurs années de prison. Il n’a pas été facile d’en discuter avec elle, Deepti disait qu’elle allait voir « des amis ». Mais après m’avoir invitée chez elle, les langues ont fini par se délier. Comme beaucoup des migrantes venues d’Asie du Sud, Deepti habite un « bed space » dans le quartier de Burjuman. Là, dans des chambres de quelques mètres carrés sont entassés des lits superposés dans lesquels vivent entre six et douze filles. Les locaux sont souvent vétustes, mais propres. Dans la chambre, les filles ont caché la peinture effritée avec des posters de leurs actrices Bollywood préférées. Des draps fleuris ont été attachés sur les côtés des lits pour créer quelques rares espaces d’intimité, et des cordes sont tendues en travers de la pièce pour faire sécher le linge. Près de chaque lit sont posés quelques photos de famille, du maquillage et des ours en peluche roses, et sur le mur une grande télévision écran plat attend la prochaine soirée karaoké. Malgré l’apparence austère des lieux, l’ambiance y est plutôt joyeuse. La chambre est entièrement habitée par de jeunes femmes d’origine indienne, dont la plupart travaillent comme aides ménagères dans des familles européennes. Elles parlent l’anglais avec un fort accent et pouffent régulièrement de rire en se cachant le visage.

Quand j’interroge Deepti sur son second travail, elle rougit, baisse les yeux, bafouille. Elle a une petite fille de 5 ans. Sa famille s’imagine qu’elle vit une vie de reine à Dubai et en demande toujours plus. Elle voyait ses amies sortir le soir et revenir avec beaucoup d’argent, elle a voulu faire la même chose.

Alors, les mardi et jeudi soirs, Deepti et ses amies se maquillent, se coiffent et se préparent pour repartir travailler dans les hôtels et boîtes de la ville.

 

Si pour Deepti il s’agit d’un choix, aussi difficile soit-il, beaucoup de femmes n’ont pas eu ce luxe. Le Rapport annuel américain sur le Trafic Humain fait chaque année état de cas de trafic sexuel à Dubaï. Malgré les efforts du gouvernement émirien et des associations, c’est la loi du silence et de la honte qui domine et qui rend les réseaux si difficiles à débusquer. Attirées par des offres alléchantes de travail dans des boîtes de nuit, elles se retrouvent parfois prises au cœur d’un réseau de proxénètes qui leur confisquent leurs papiers et les forcent à se prostituer. Isolées, désorientées, dominées par la honte et la peur, la plupart des victimes n’osent même pas porter plainte.

 

Le succès de Dubai dans la région repose en partie sur sa relative tolérance vis-à-vis de la prostitution

 

En sortant de chez Deepti, je descends la rue et croise l’hôtel York, réputé pour ses passes. Les clients sont souvent des hommes d’affaire d’origine occidentale en transit à Dubai pour quelques jours, venu chercher l’oubli et l’exotisme dans les bras de jeunes femmes dont ils ne parlent même pas la langue. Mais assez étrangement il y a aussi beaucoup d’Emiriens. de Qataris, de Saoudiens. Dans une région du monde où le sexualité hors mariage est profondément taboue, Dubai est devenu une destination clé du tourisme sexuel pour les pays du Golfe. « Tout le monde sait ce que les jeunes Saoudiens et les Qataris viennent faire à Dubai le week-end, » m’avait dit avec un clin d’oeil Ahmed, un ami émirien.  « Mais la police ferme les yeux parce que sans cette soupape de décompression, la vie deviendrait intenable et ils risqueraient de se révolter contre leur propre gouvernement. » Les nombreuses interdictions rendent difficile la vie sexuelle des jeunes habitants du Golfe et les contraignent souvent à de nombreux détours. « Dans la communauté émirienne, hommes et femmes sont strictement séparés. Le contact physique est impossible, pas même une poignée de main », m’expliquait-il. Certains trouvent des parades. Celle de la drague en voiture est la plus connue. Il s’agit pendant l’attente au feu rouge de baisser la vitre pour jeter par la fenêtre de la voiture voisine un bout de papier avec son numéro de téléphone, avant de redémarrer aussitôt. « Bien sûr, plus tu as une grosse voiture, plus tu as de chances que la fille te rappelle » me disait Ahmed en riant. Mais si ces techniques de séduction restent assez difficiles, beaucoup préfèrent se reporter sur la prostitution, moins compromettante qu’une aventure avec une Emirienne.

 

Sur le marché de Dubai, il y en a pour tous les goûts et tous les budgets. « Les Philippines sont les moins chères, et elles plaisent beaucoup aux hommes parce qu’elles sont dociles et propres. » m’explique Nimit, un businessman indien habitué des clubs à prostituées. « Ensuite viennent les Indiennes, puis les Arabes. Il y a eu une vague de réfugiées Syriennes dernièrement. Il y a aussi des Emiriennes, plus difficiles à repérer parce qu’elles sont entièrement voilées. Et puis les plus chères sont les ‘blanches’ bien sûr. » A Dubai, où le système de classes et de communautés est très ancré, les salaires et la valeur qu’on vous attribue dépendent directement de votre origine ethnique. Et la prostitution, loin d’être réservée aux populations pauvres de Dubai, n’échappe pas à ce système. Des prostituées ‘blanches’, ou « escortes » comme on les appelle hypocritement, on en rencontre aussi beaucoup dans la ville du bling bling, mais pour cela il faut descendre vers les beaux quartiers du sud de Dubai.

 

« Plus il espère, plus il te donnera de cadeaux […] C’est comme un jeu ! »

 

Je monte dans un taxi pour descendre la Sheikh Zayed Road vers le quartier de la Marina, un lac artificiel au milieu des gratte-ciel où sont accostés les plus beaux yachts du monde. Au fil des kilomètres, les 4×4 flambants neufs et les voitures de luxe se font plus nombreux, les buildings plus élancés. J’ai rendez-vous au Boudoir, club branché de la Marina, où un groupe de filles rencontrées en soirée m’a donné rendez-vous. Katrin, Nastasia et Johanna sont Suédoises. Elles ont fait des études, travaillent dans le tourisme et le business du luxe. Elles ne sont pas pauvres et n’ont pas de famille à nourrir, seulement les paillettes de Dubai font briller leur yeux comme des soleils et rien n’est trop cher payé pour vivre la vie dont elles rêvent. Elles m’ont invitée ce soir pour « faire la fête ». Je rentre gratuitement dans le carré VIP. Les filles m’accueillent à grand renfort de sourires et d’embrassades alors qu’elles connaissent à peine mon nom. Sur la table, champagne, sushis à volonté et même caviar ( !). Une seule règle : « sois jolie » m’avait dit Johanna au téléphone. Elle avait lancé « On sort faire la fête entre filles », mais bien entendu elle n’avait pas mentionné que la table et l’alcool étaient aux frais d’un jeune Emirien en mal de compagnie. Pas besoin de longs discours, il est aisé de comprendre le deal. Des hommes seuls veulent passer la soirée bien entourés, et en échange ils font en sorte que les filles aient accès à tout ce qui brille le temps d’une nuit. Dans un pays où tout s’achète, le statut social en boîte se montre au nombre de filles que l’on a à sa table. Attirées par le luxe, la fête et les belles voitures, nombreuses sont celles qui sont prêtes à tout pour réaliser leurs rêves. Pour les ambitieuses, il est possible d’obtenir plus, à condition bien sûr de donner plus. Pendant la pause « retouche » aux toilettes, j’en parle avec Henrika, une habituée des nuits dubaiotes. « Toute la difficulté, c’est de leur laisser espérer tout en les maintenant à distance le plus longtemps possible », m’explique-t-elle en riant. « Plus il espère, plus il te donnera de cadeaux. Et au moment de passer à l’acte, tu disparais. C’est comme un jeu ! »

 

Pour Henrika les règles du jeu sont simples. A condition de savoir être bonne perdante. Aucune des filles n’abordera le sujet directement, mais à Dubai des bruits de sombres histoires de viols trainent dans les couloirs. « Ici mieux ne vaut pas s’approcher de trop près des Emiriens. La parole d’un Emirien prévaudra toujours sur celle d’une étrangère, surtout d’une femme » m’explique Yann, expatrié Danois ayant déjà eu quelques démêlés avec la justice émirienne et ayant décidé de rentrer au Danemark pour « fuir ce pays de fous ». « Une femme qui se fait violer ne doit surtout pas aller porter plainte à la police, car elle se fera condamner pour relations sexuelles hors mariage et consommation d’alcool ! » L’affaire de la jeune Norvégienne condamnée à seize mois de prison en juillet 2013 après avoir porté plainte pour viol avait défrayé la chronique l’été dernier. Ce n’est malheureusement pas la seule affaire. « Le problème est que le système judiciaire aux Emirats est inexistant », explique Yann. « Tout marche par le réseau, or les Emiriens en ont beaucoup et les affaires sont souvent étouffées. Mon avocat m’avait même affirmé que la parole d’un musulman est toujours prise pour vraie car il jure sur le Coran, et par conséquent ne peut jamais mentir. »

 

Dans la boîte ce soir là, il est 4 heures passées quand la musique s’arrête, heure du Fajr, prière du matin. Certains jeunes Emiriens s’éclipsent discrètement en voiture avec quelques filles. D’autres vont se laver et faire leurs ablutions avant de se rendre à la mosquée. Dehors l’adhan retentit à nouveau sur la ville qui ne dort jamais.

 

 

CAMILLE   LONS

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s