Ces réfugiées syriennes qui doivent apprendre à vivre sans les hommes

La guerre les a soudain poussées sans distinction sur les routes de l’exil avec leurs enfants, emportant pour seuls bagages quelques effets personnels et une vie entière de souvenirs. Arrivées dans un pays étranger en laissant derrière elles leurs maris morts ou portés disparus, elles doivent faire face seules aux défis du quotidien. Qui sont ces femmes qui se battent pour survivre et protéger leur famille ? A quoi ressemble désormais leur nouvelle vie sans les hommes ? Qu’on-t-elles découvert d’elles-mêmes sur les routes de l’exil ?

 

Lorsqu’elle ouvre sa porte aux volontaires de l’ONG Save the Children, Hala tente de calmer ses trois enfants qu jouent dans la pièce exiguë où elle loge à Amman. Originaire d’Alep, cette jeune femme de 26 ans est enceinte de bientôt six mois. Son mari et sa famille sont restés en Syrie, et elle se bat chaque jour pour sauver ses enfants de la misère qui les guette dans la capitale jordanienne où ils ont trouvé refuge il y a quelques mois. « J’ai vendu mes bijoux et quelques affaires, dit elle en prenant le plus jeune de ses enfants sur ses genoux. Il ne me reste presque plus rien et je n’ai pas de quoi payer le loyer. J’essaie de convaincre le propriétaire de ne pas nous expulser. J’ai trois enfants, je ne peux pas me permettre de vivre dans la rue ! » Isolée et à cours de ressources, Hala a peur d’accoucher seule en Jordanie. « Je n’ai personne pour s’occuper de mes enfants quand je serai à l’hôpital.”

 

80% des réfugiés syriens sont des femmes et des enfants

Hala fait partie des 145 000 femmes qui ont fui seules le conflit en Syrie. Une guerre civile meurtrière qui n’en fini plus, et qui a déjà jeté sur les routes près de 3 millions de personnes en trois ans, dont 80% sont des femmes et des enfants. La Jordanie, après le Liban, est l’un des pays qui accueillent le plus de réfugiés, dû à sa proximité géographique et culturelle avec la Syrie. Le camp de Zaatari, au nord du pays, accueille près de 90 000 réfugiés, mais la plupart vivent dans les villes, obligés de s’entasser dans des appartements étroits et parfois vétustes. Les infrastructures sanitaires et éducatives sont saturées et les ONG peinent à répondre à l’afflux des demandes. En attendant les aides internationales, les familles tentent tant bien que mal de survivre.

« Les femmes seules sont particulièrement vulnérables sur le plan économique et sécuritaire, explique Abeer Ziadah, directeur de projet pour l’ONG Save the Children Jordan. Nous nous trouvons confrontés à beaucoup de foyers gérés par des femmes seules, souvent isolées, et qui ne peuvent pas travailler car elles n’ont personne à qui confier leurs enfants. Il est central de sortir ces femmes de l’isolement en les incluant dans un réseau de solidarités, en les faisant se rencontrer entre elles pour qu’elles sachent qu’elles ne sont plus seules. »

 

Comme l’explique Alia Youssef Heelan, travailleuse sociale au centre d’accueil de la Jordanian Women Union, cet isolement rend même l’accès aux aides impossibles. « Alors qu’elles ont encore plus besoin de soutien que les autres, beaucoup de femmes seules ne peuvent pas se rendre dans les centres sociaux et auprès des ONG car elles ne peuvent pas laisser seuls leurs enfants et les transports coûtent trop cher. »

 

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« A chaque fois que quelqu’un me propose de l’aide, il me demande ensuite des services sexuels en échange. »

Malgré l’aide souvent généreuse des voisins et des associations caritatives, la situation financière des femmes seules reste souvent particulièrement précaire. Celles qui parviennent à travailler sont souvent sous-payées et victimes d’abus de la part d’employeurs peu scrupuleux. « Cela se sait très rapidement lorsque vous vivez seule, explique Suleyma, une mère de 30 ans qui vit dans un camp de fortune à la périphérie d’Amman avec huit autres femmes, et travaille comme femme de ménage dans une famille jordanienne. Les hommes viennent très rapidement vous faire des propositions. Certains m’ont dit : Viens avec moi. Pourquoi ne laisses-tu pas tes enfants ? Je prendrai soin de toi… ».

 

Reema, 47 ans, fait part des mêmes craintes à des volontaires de Caritas. « Je fais en sorte que mes fils apparaissent à la fenêtre le plus souvent possible pour que les gens autour sachent bien qu’il y a des hommes dans le foyer », raconte-t-elle. L’insécurité et la crainte de l’agression sexuelle est un problème constant chez les réfugiées syriennes, mais très peu osent en parler de peur de « perdre leur honneur ».

 

Najwa, 32 ans, est l’une des rares à avoir brisé le tabou publiquement, lors d’une réunion organisée par l’UNHCR. « Dans notre société, une femme qui vit seule n’est pas respectée. Une femme doit toujours être entourée d’un mari ou de parents. Les gens pensent donc que si je vis seule, c’est parce que je suis une sorte de prostituée. A chaque fois que quelqu’un me propose de l’aide, il me demande ensuite des services sexuels en échange. » Najwa avoue avoir été violée il y a quelques mois par un voisin. Depuis cet incident, elle se bat pour faire entendre sa voix auprès des ONG et travaille désormais avec l’UNHCR pour soutenir les réfugiées syriennes ayant vécu des situations similaires.

 

« Je dois remplir le rôle de la mère et celui du père en même temps »

Exposées à l’insécurité, aux difficultés financières et à de nouvelles responsabilités jusqu’ici dévolues aux hommes, les femmes syriennes ont vu en quelques mois leur rôle au sein du foyer bouleversé par l’absence de leur mari. La plupart des réfugiés rencontrées dépendaient très largement de la sécurité financière et de la protection des hommes en Syrie. Les familles syriennes étant traditionnellement très soudées, beaucoup de femmes se sortaient même pas seules pour faire les courses.

 

Certaines vivent ce changement de rôle très mal et craignent des répercussions sur la relation à leurs enfants. « Depuis mon arrivée en Jordanie, je dois remplir à la fois le rôle de la mère et celui du père, raconte Reema. Avant j’étais leur mère, celle qui apporte tendresse et réconfort. Maintenant, je dois aussi être leur père, qui doit se montrer strict pour les discipliner. C’est une énorme contradiction pour eux. Je sais qu’ils ne me voient plus de la même façon qu’avant. »

« Les gens reconnaissent maintenant que je suis aussi forte et résistante qu’un homme. »

Nombreuses sont les femmes qui comme Reema se retrouvent fortement perturbées par le nouveau rôle que leur situation leur donne au sein de la famille. Mais certaines, loin de leurs maris et de la structure familiale traditionnelle, y trouvent au contraire l’occasion de conquérir une nouvelle forme d’émancipation, et affirment une certaine fierté à vivre sans le soutien d’un homme.

 

« Avant j’étais celle que l’on protégeait et nourrissait. Maintenant c’est moi qui gagne l’argent pour mes enfants », raconte Suraya qui cuisine dans la cafétéria provisoire du camp de Zaatari. « Les gens reconnaissent maintenant que je suis aussi forte et résistante qu’un homme. » dit-elle pleine de fierté. Son nouveau métier l’a transformée, et elle n’envisage pas de retourner à son ancienne vie. « Quand je rentrerai en Syrie il faudra que je travaille. Je n’imagine pas revenir un jour à mon ancienne vie de femme au foyer. »

 

Camille LONS

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