Rencontre avec Nicolas Wild : de Kaboul à Dubaï, voyage d’un bédéiste français à travers l’Orient

Rencontre avec le dessinateur Nicolas Wild qui était en en résidence à Dubaï l’année dernière sous le patronage de l’Institut Français. Nous avions rendez-vous dans le quartier de Bastakiya où il réside, une reconstitution d’un ancien quartier de Dubai avec de petites bâtisses en terre surplombées de tours à vent.

Nicolas arrive, un sourire modeste mais chaleureux, un air un peu pataud comme s’il se demandait lui-même ce qu’il faisait là, il lance quelques blagues pour détendre l’atmosphère. Il aurait pourtant de quoi attraper la grosse tête. La bande dessinée qui l’a rendu célèbre, Kaboul Disco, publiée en 2006, a déjà séduit quelques milliers de lecteurs et de critiques. Quelque part entre Les Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle et Persépolis de Marjane Satrapi, c’est sa propre histoire que nous livre Nicolas Wild.

L’histoire d’un jeune dessinateur de bandes dessinées, fauché, légèrement insouciant mais réellement attachant, qui part dans un Kaboul encore marqué par la guerre pour y illustrer une adaptation de la constitution afghane. Entre un pays instable et une communauté d’expatriés haute en couleurs, Nicolas Wild dresse un portrait drôle et ironique d’un pays magnifique mais meurtri par la guerre.

« Je me suis retrouvé là-bas complètement par hasard. Je ne connaissais alors pas grand-chose de l’Afghanistan, si ce n’est quelques reportages vus à la télévision. J’avais déjà l’habitude de voyager. J’avais notamment fait plusieurs séjours en Inde après mes études aux Arts Déco de Strasbourg. Mais je n’avais jamais imaginé aller un jour en Afghanistan, tout simplement parce que je ne pensais même pas que cela était possible ! », avoue-t-il en riant.

Après des études dans la prestigieuse école des Arts décoratifs de Strasbourg, dont sont issus de nombreux talents de la BD française contemporaine tels que Lisa Mandel, Boulet, Erwann Surcouf, Blutch, ou encore Marjanne Satrapi, la carrière de Nicolas Wild a du mal à décoller. Il publie Le Vœu de Marc en 2005, en collaboration avec Boulet et Lucie Albon, et s’adonne quelques voyages, notamment vers l’Inde. Mais c’est véritablement avec son séjour en Afghanistan que l’aventure commence. Il publie à son retour un premier tome, recueil des anecdotes publiées pendant deux ans sur son blog du Monde.

Le succès est immédiat, les critiques élogieuses n’en finissent pas de pleuvoir. Profitant de son succès, il publie dans la foulée un deuxième opus, qui reçoit le même accueil. « Les gens me demandent souvent si les personnages présentés dans les BD sont fictifs ou non, et si les aventures que je décris me sont réellement arrivées. Je dirais que la majorité est vraie. Bien sûr il a fallu que je simplifie quelques détails, que je concentre plusieurs personnages en un seul pour rendre l’histoire intelligible, mais sinon l’essentiel est là. », explique-t-il. « Beaucoup de gens sont surpris de la vie que je dépeins en Afghanistan. L’image qu’en donnent les médias est finalement assez éloignée de la vie quotidienne. On ne parle de l’Afghanistan en France que quand il s’y passe quelque chose, une guerre, des bombardements, mais rien n’est dit de ce qui se passe ensuite, dans le vie de tous les jours. C’est cela aussi que je voulais montrer. »

Un an seulement après le succès de Kaboul Disco, Nicolas Wild est à nouveau sur les routes pour un autre projet, cette fois en Iran. Il a découvert le pays par hasard, en accompagnant une amie iranienne au vernissage du centre culturel zoroastrien de Yazd, en mars 2008. Il y découvre alors le zoroastrisme, l’une des plus vieilles religions monothéistes du monde, aujourd’hui en voie de disparition, et entend notamment parler de l’affaire Cyrus Yazdani. Figure emblématique de la culture Zoroastrienne, son assassinat était longtemps resté entouré de mystère. Nicolas Wild décide alors de retracer l’histoire du procès, suivant en même temps les traces de cette religion en déclin, symbole d’une Perse déchue. « Les gens ne connaissent souvent le zoroastrisme qu’à travers l’interprétation qu’en faisait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra. J’ai dû me documenter énormément sur cette religion pour la BD, et ce que j’ai appris était réellement passionnant. Il s’agit d’une religion millénaire mais déjà extrêmement moderne pour son époque, et qui a cimenté l’identité perse pendant des siècles jusqu’à l’arrivée de l’islam, qui l’a alors sévèrement combattue. Aujourd’hui, si le zoroastrisme est en voie de disparition, certains jeunes Iraniens, en se convertissant, trouvent un moyen de défier la république islamique et de redéfinir leurs racines identitaires. »

Aujourd’hui, après le nouveau succès de son dernier ouvrage Ainsi se tut Zarathoustra, Nicolas Wild se retrouve en résidence d’artiste à Dubaï pour quelques mois. Une ville à la fois radicalement différente de l’Iran et de l’Afghanistan, et en même temps, marquée dans son histoire par les anciennes relations commerciales qu’elle entretenait de part et d’autre du Golfe Persique. « C’est une ville extrêmement cosmopolite, où les gens ne restent pas et ne font que passer. Tout le monde y est chez soi, et personne ne l’est vraiment. », remarque-t-il. « Pourtant c’est une ville qui a une histoire, derrière les buildings en acier et les décors en carton pâte. Le quartier historique où je suis logé en ce moment s’appelait autrefois Bastakiya, du nom de la région du Bastak en Iran, d’où venaient de nombreux Iraniens qui ont immigré à Dubaï au début du XVIIIe siècle. Seulement ce quartier a été récemment renommé ‘El Fahidi Historic District’ pour effacer toute trace de culture étrangère et faire du lieu un élément purement émirien. »

L’Inde, l’Afghanistan, l’Iran, et aujourd’hui Dubaï. Si le parcours de Nicolas Wild peut paraître légèrement chaotique au premier abord, il s’est finalement concentré sur des régions profondément liées en elles par des siècles d’histoire et d’échanges multiples. L’Empire perse a régné pendant des siècles sur un territoire courant de la Méditerranée jusqu’au Nord de l’Inde, traversé en permanence par des flux de populations et des caravanes marchandes qui n’ont cessé de mêler les cultures entre elles. De même Dubaï a été très tôt un port stratégique dans le Golfe Persique, servant de relais commercial entre l’Asie, le Golfe et l’Afrique.

Au cœur de ces croisements culturels entre l’Asie et le monde arabe, Nicolas Wild profite de sa résidence à Dubaï pour se poser et réfléchir à ses prochains projets. Un web documentaire sur les camps de réfugiés bhoutanais au Népal pour la fin de l’année, et surtout la sortie à venir du troisième opus de Kaboul Disco. L’année s’annonce chargée, mais ça n’est pas pour déplaire au jeune bédéiste dont les rêves de voyages autour du monde n’en finissent pas de fleurir.

CAMILLE LONS

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