« La Révolution des femmes. Un siècle de féminisme arabe », un documentaire de Feriel Ben Mahmoud

Alors que les images du meurtre de la militante égyptienne Shaimaa al-Sabbagh continuent de hanter nos écrans, la réalisatrice franco-tunisienne Feriel Ben Mahmoud a décidé de revenir sur un siècle de féminisme arabe. Comment les mouvements féministes ont-ils commencé à travers le monde arabe ? Que sont-ils devenus aujourd’hui ? Le film documentaire a été projeté le 4 mars 2015 à l’Institut du Monde arabe, à l’occasion des célébrations entourant la Journée de la Femme.

 

Née en 1976, Feriel Ben Mahmoud a poursuivi des études d’histoire et de sciences politiques à la Sorbonne à Paris. Spécialiste du monde arabe et de l’histoire coloniale, elle publie différents ouvrages et réalise des documentaires pour la télévision française, dans lesquels elle s’intéresse notamment à des destins de femmes dans le monde arabe, comme dans « Tunisie, histoire de femmes » (2005), ou encore dans « Oum Kalsoum, astre de l’Orient » (2008). Elle propose aujourd’hui avec son reportage « La Révolution des femmes. Un siècle de féminisme arabe » de tracer un panorama plus large de l’évolution de la condition féminine depuis le dernier siècle.

 

Au-delà des rapprochements faits entre les conditions vécues dans l’ensemble du monde arabe, Feriel Ben Mahmoud s’attache aussi à faire apparaître les parcours divergents suivis par les différents pays arabes. Des parcours souvent chaotiques, faits d’avancées spectaculaires et de reculs douloureux. Les images des femmes égyptiennes ou tunisiennes des années 1960, allant au travail en robes courtes et débardeurs légers, sont presque difficiles à croire tant la situation a changé depuis. L’extrait le plus frappant reste sans doute le discours du président égyptien, Gamal abd el-Nasser, en 1966, devant un parterre d’hommes. Expliquant que les Frères Musulmans lui ont demandé de contraindre les Egyptiennes à se voiler, l’ensemble de la salle s’esclaffe devant l’apparente énormité de la proposition. L’un des hommes dans la salle va jusqu’à lancer : « Qu’ils le portent eux-mêmes ! », déclanchant ainsi une salve d’applaudissements. La scène se passe en 1966. Lorsque l’on connaît la situation actuelle de l’Egypte, on peine à croire ce que l’on voit. Que s’est-il passé entre-temps ? C’est justement ce que tente d’expliquer le reportage.

Les prémisses du féminisme arabe

De manière relativement paradoxale, ce sont des hommes qui furent les précurseurs de la pensée féministe dans le monde arabe. Mais ce paradoxe n’en est pas vraiment un dans la mesure où encore à l’époque, seule la voix des hommes était réellement entendue. Dès 1899, dans son ouvrage La Libération de la femme, le penseur égyptien Kassim Amin prône l’éducation des filles, la réforme des lois sur la polygamie et le divorce, ainsi que l’abolition du voile. Pour lui comme pour le tunisien Tahar Haddad, dans Notre femme dans la législation islamique et dans la société, l’émancipation de la femme n’est en rien contradictoire avec l’islam. Pour Tahar Haddad, il y a même un rapprochement possible entre la domination coloniale française et la domination des femmes.

 

La prise en main du discours féministe par les femmes arabes ne démarre réellement qu’en 1922, lorsque Hoda Charaoui fait le geste symbolique de se dévoiler lors de son arrivée à la gare du Caire, imitée par d’autres femmes par la suite comme la tunisienne Mounoubia Wartani. Hoda Charaoui sera alors la fondation de l’Union féministe, mêlant dans son combat émancipation féminine et lutte pour l’indépendance de l’Egypte.

 

Hoda Charaoui (au centre), la « première féministe arabe » qui, en 1923 au Caire , enleva son voile en public. Photo : Drôle de Trame/FTV

Hoda Charaoui (au centre), la « première féministe arabe » qui, en 1923 au Caire , enleva son voile en public.
Photo : Drôle de Trame/FTV

 

Aux indépendances, l’espoir de l’émancipation

Lors des indépendances, de nombreux pays arabes s’inscrivent dans une mouvance émancipatrice. Le président tunisien, Habib Bourguiba promulgue en 1956 le Code du Statut personnel, qui abolit la polygamie, autorise le divorce et fixe l’âge minimum pour le mariage à 17ans. Habib Bourguiba continuera sur cette lancée en instaurant l’école publique pour tous, en favorisant l’entrée des femmes sur le marché du travail, et en légalisant même en 1973 l’avortement.

 

Si la Tunisie reste un précurseur dans ce domaine, elle sera suivie par d’autres pays arabes à la même époque. En Egypte, sous la présidence de Gamal Abd el-Nasser, la femme contribue à incarner la modernité de la nation égyptienne, notamment sous les figures célèbres de la danseuse Samia Ghamel, et de la chanteuse Oum Kalthoum.

Entre désillusions et chemins divergents

L’Egypte ne poursuivra cependant pas totalement le chemin émancipateur de la Tunisie. Nasser se retrouve très rapidement bloqué par une majorité conservatrice et rurale, sensible au discours des religieux. Pour l’historienne Sonia Dayan-Herbrun, ce féminisme d’Etat institué « par le haut » gardait un impact limité dans la vie quotidienne de nombreux égyptiens : « La laïcité de l’État n’a pas vraiment imprégné les profondeurs de la société ».

 

En Algérie, où les femmes avaient joué un rôle important dans la guerre contre l’occupant français et portaient l’espoir de voir leur condition s’améliorer lors de l’indépendance, la désillusion fut brutale. Face à une puissance coloniale dénonçant l’islam, le retour à la religion fut souvent un moyen d’affirmer une identité algérienne propre, la plupart du temps au détriment des femmes.

 

L’évolution géopolitique de la région à partir de la fin des années 1960 explique pour beaucoup un renversement de situation. La victoire d’Israël contre les armées arabes lors de la guerre des Six Jours en 1967, fut interprétée comme la « main de Dieu qui punissait les Arabes pour avoir nié leur foi, expliquant leur échec face à Israël, un pays créé lui sur une base religieuse », explique le politologue Ghassam Salamé. De même, le choc pétrolier de 1973 fit de l’Arabie Saoudite le nouveau pôle de puissance dans la région, diffusant ainsi au reste du monde arabe ses principes ultraconservateurs.

 

Le féminisme arabe aujourd’hui

Le féminisme arabe prend de nos jours des formes diverses. Tandis que certaines femmes continuent de rejeter en bloc la religion perçue comme profondément machiste, d’autres au contraire s’appuie sur l’islam pour faire avancer leur condition. La militante de féminisme musulman Asma Lemrabet revendique ainsi pour les femmes le droit d’interpréter le texte religieux.

D’autres initiatives, telles que la pièce « Dialy » montée par des comédiennes marocaines et abordant la question de la sexualité et du corps sans tabous, ou encore le groupe éyptien de métal Massive Scar Era, sont autant de figures nouvelles du féminisme arabe aujourd’hui, porté notamment par la vague des réseaux sociaux et d’internet.

 

Pour une image plurielle du féminisme arabe

La documentaire synthétise en 52 minutes les grandes évolutions du féminisme arabe et de la condition des femmes tout au long du siècle jusqu’à aujourd’hui. Les thèmes abordés sont pluriels : la religion, le rapport au corps et à la sexualité, les femmes dans le monde du travail. Feriel Ben Mahmoud fait cependant le choix de se concentrer essentiellement sur la Tunisie, l’Algérie, l’Egypte et le Liban, et fait ainsi l’impasse sur de nombreux pays, notamment les pays du Golfe, où elle considère d’emblée le combat féministe comme quasi inexistant. De même, elle s’attache peu à décrire au sein de chaque pays la grande diversité des conditions féminines. Alors que le féminisme qu’elle décrit touche essentiellement la classe éduquée et citadine de la population, elle passe sous silence la grande majorité rurale de la population ainsi que les classes populaires. Si le féminisme s’incarne à travers de grandes figures intellectuelles, politiques et militantes, il est aussi présent de manière beaucoup plus discrète dans les multiples initiatives locales développées par les femmes, à une échelle plus humaine, sans que celles-ci revendiquent pour autant le label de « féminisme ». Une compréhension plus nuancée et complexe des enjeux du féminisme arabe aujourd’hui devrait donc s’attacher à parler de toutes les femmes, et non seulement de celles qui se revendiquent comme féministes.

Camille LONS

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