La mémoire et l’exil dans la littérature palestinienne

La littérature palestinienne a joué un rôle déterminant dans le développement d’une réflexion sur l’exil, l’identité, le lien à une terre souvent fantasmée et recréée par les imaginaires. Elle est aussi le lieu de rencontre entre une mémoire individuelle et la constitution plus large d’une mémoire collective autour de la terre perdue. Quel est le rôle joué par cette littérature pour créer une mémoire collective de la terre palestinienne ? Quelles sont les limites que pointe la réflexion sur l’exil ?

 

Le poète palestinien Mahmoud Darwich

Le poète palestinien Mahmoud Darwich

 

Dans son article « Histoire, littérature et l’écriture de l’histoire », Elisabeth Arend montre le lien important tissé entre l’histoire et la littérature, l’histoire en ce qu’elle est toujours générée de manière discursive, et la littérature en ce qu’elle peut être productrice d’histoire. Ainsi, dans « Les cicatrices de l’histoire », l’écrivaine algérienne Maïssa Bey donne à l’écriture un rôle important à jouer dans la formation d’une mémoire collective et dans une certaine interprétation de l’histoire, faite de sentiments et d’impressions, au-delà des faits purs : « L’écrivain est celui qui, au plus près de la vie, se glisse dans les interstices de l’histoire pour mettre en lumière des moments, des lieux, des faits, réels ou imaginaires, et les donner à voir. […] Face à la vérité souvent discutable de la mémoire, l’écrivain se propose d’écrire une histoire, imprégnée ou non de son vécu, de souvenirs, avec, souvent, le désir de re-constituer des moments de la vie d’un peuple, d’un groupe ou d’un homme […]. C’est d’ailleurs en cela que l’on a pu dire que « les œuvres littéraires peuvent constituer la mémoire de l’humanité » ». Ainsi la production littéraire palestinienne aurait la capacité de refléter une certaine réalité de l’exil des Palestiniens et de leur histoire, de transmettre celle-ci et de diffuser ainsi, à travers le partage de certaines œuvres célèbres, l’embryon d’une identité commune formée autour de ces problématiques.

 

La Palestine comme espace fantasmé dans la littérature palestinienne

 

La littérature palestinienne est marquée par un rapport à l’espace très particulier. Les personnages mis en scène n’habitent pas l’espace, ils sont l’espace et l’espace se reflète en eux. Le roman Etoiles sur Jéricho de Liana Badr se termine sur une scène où, en compagnie de son père à l’hôpital, la narratrice rêve de son pays natal, Jéricho, qu’elle a quitté depuis de nombreuses années, quand soudain son père se lève pour aller à la fenêtre : « Il se tient debout, à la fenêtre, devant Jéricho, cette part de nous-même ». Cet extrait met en scène le caractère indissociable des Palestiniens à leur ville natale, même après des années d’exil, au point qu’elle forme une « partie » d’eux-mêmes, et qu’elle les suive partout, où qu’ils aillent. Mais s’il existe une continuité entre l’espace quitté et l’espace actuel, le premier venant toujours se superposer au second, l’exil est aussi l’expérience de la rupture, une rupture spatiale et temporelle qui se traduit dans une rupture intérieure. Mahmoud Darwich explique ainsi sa quête du passé perdu dans Une Mémoire pour l’oubli : « J’étais devenu un poète à la recherche d’un enfant qui était en lui, et qu’il avait laissé quelque part et oublié ». Le terme de « quelque part » renvoie ainsi à une spatialisation par l’auteur de sa propre intériorité, marquant une rupture entre son passé – l’enfant – et son présent – le poète – entre son lieu actuel et l’espace intérieur qu’incarne la Palestine perdue.

Le lien à l’espace, à la terre, à la ville, la vie rurale, sont donc des thèmes récurrents dans la littérature palestinienne de l’exil. On peut prendre l’exemple du poème de Mahmoud Darwich « Je suis Joseph, ô Père », où il s’adresse à Dieu en évoquant de manière détournée les souffrances du peuple palestinien rejeté de ses propres terres : « Eux qui m’exclurent du champ / Eux qui empoisonnèrent mon raisin, ô Père ». Ou encore dans le poème « Il y a sur cette terre » qui mêle, dans sa description idéalisée de la Palestine, la nature aux détails de la vie quotidienne : « Il y a sur cette terre / Ce qui mérite de vivre : / Les hésitations d’avril / L’odeur du pain à l’aube […] / Les débuts d’un amour / De l’herbe sur les pierres. » De même dans son poème « Le mort n°18 » : « L’oliveraie était verte autrefois. / Etait… Et le ciel, / Une forêt bleue…Etait, mon amour. / Qu’est ce qui l’a ainsi changée ce soir ? ».

 

L’écrivain doit “créer pour son peuple une patrie dans les mots”

 

Mais les évocations sont souvent peu précises et font davantage référence à une terre rêvée, fantasmée, à laquelle tous les Palestiniens peuvent se référer. Il s’agit souvent moins pour les écrivains d’évoquer avec précision leurs propres souvenirs que de recréer un pays pour l’ensemble des Palestiniens. L’auteur fait ainsi la transition entre sa mémoire individuelle et la mémoire collective. Comme l’explique Kadhim Jihad Hassan, on demande à l’écrivain de « créer pour [son] peuple une patrie dans les mots ». C’est la langue, comme le dit Liana Badr dans Etoiles sur Jéricho, qui tient lieu de refuge, de pays : « Je nagerai dans la langue, en quête d’une patrie d’accueil. » La mémoire individuelle se fond ainsi peu à peu dans une mémoire collective, dans la création imaginaire et collective d’un lieu, d’une patrie. Ainsi, des années plus tard, Mahmoud Darwich commentera son engagement littéraire dans un entretien : « Je n’ai pas retrouvé ma patrie personnelle. Ni mon lieu personnel. Mon lieu premier a été dès le départ supprimé. C’est pourquoi, lorsque je raconte mon histoire, je dis forcément une histoire collective, celle de toute la Palestine. » Mais dans cet extrait, Mahmoud Darwich explique que c’est parce qu’il a été incapable de retrouver la Palestine qu’il avait connue qu’il a créé cette patrie collective. Au-delà de la séparation géographique, les Palestiniens font donc dans l’exil l’expérience d’une rupture définitive, irréparable, même après un éventuel retour au pays.

Cet acharnement fébrile pour reconstruire et revendiquer interminablement la patrie perdue montre en lui-même la rupture qu’impose l’expérience de l’exil, et le détachement de tout lieu que celle-ci implique. L’obsession de l’attachement à un espace de référence révèle en réalité le profond déracinement vécu par l’exilé. Dans Réflexions sur l’Exil, Edward Saïd qualifie cette expérience de « terminal loss », c’est-à-dire comme perte première du sentiment d’unité avec son lieu de naissance, et finalement avec tout lieu. Out of place, le titre original de la biographie de Saïd exprime ce déracinement géographique et intérieur. Dans son article « Je suis le multiple. Exil historique et métaphorique dans la pensée d’Edward Saïd », Laetitia Zechini explique que l’exil articule « la tension dialectique entre la proximité et la distance, l’intérieur et l’extérieur, le retrait et l’engagement, la mémoire et l’oubli […] la terre quittée, la terre d’adoption et la terre rêvée ». Elle montre par ailleurs que pour Edward Saïd ce sentiment de détachement, d’extériorité, peut aussi « se transformer en geste de résistance, d’émancipation et de transgression – en alternative libératrice enfin. Il y a donc une fécondité de l’exil. » L’expérience de l’exil sera donc ce qui permettra à Edward Saïd par la suite d’expérimenter une forme de détachement intellectuel vis-à-vis du monde, au fondement de ses théories futures. Dans Réflexions sur l’Exil il explique ainsi son projet : « J’ai défendu l’idée que l’exil peut engendrer de la rancœur et du regret, mais aussi affûter le regard sur le monde. […] Puisque, presque par définition, exil et mémoire sont des notions conjointes, c’est ce dont on se souvient et la manière dont on s’en souvient qui déterminent le regard porté sur le futur ».

 

“Je veux lier un instant à un autre. […] Lier l’exil à la patrie.”

 

Face à cette contradiction apparente entre le déracinement et la revendication de l’affiliation à un lieu, le poète Mourid Barghouti s’interroge sur la réalité de cette revendication : « Comment ai-je chanté mon pays alors que je ne le connais pas ? Dois-je être remercié pour mes chansons, ou bien blâmé ? Est-ce que je mentais un peu ? Beaucoup ? A moi-même ? Aux autres ? Quel est cet amour alors que nous ne connaissons pas l’aimé ? Et puis, pourquoi n’avons-nous pas pu conserver la chanson ? Est-ce parce que la poussière du réel est plus forte que le mirage de l’hymne. » Ainsi comme l’exprime Barghouti, l’exilé se retrouve sans cesse rejeté vers le mirage qu’il a lui-même créé autour de la Palestine. Pour ceux qui ont quitté leur terre natale depuis de nombreuses années, le souvenir devient flou et se fond dans la mémoire collective, tandis que pour ceux qui n’y ont même jamais vécu, le mirage créé est encore plus grand, et la désillusion face au lieu physique, réel, d’autant plus amère. Ainsi comme l’explique Barghouti, le temps et l’espace se croisent. En retournant dans leur village natal après plusieurs années, les Palestiniens ne recherchent pas à revenir dans la Palestine telle qu’elle existe actuellement, mais à retourner dans leur propre passé. Mourid Barghouti, dans son roman J’ai vu Ramalah, explique ainsi sa démarche : « Je veux lier un instant à un autre. […] Lier l’exil à la patrie. Lier ce que j’avais imaginé à ce que je vois. ». Barghouti, comme beaucoup de Palestiniens, entretient ainsi une relation avec la Palestine qui est de l’ordre du désir. Malgré la distance et le fossé creusé entre les souvenirs et la réalité, le rôle du poète pourrait justement être de recréer ce lien perdu, d’aménager la transition entre l’espace et le temps. C’est dans l’écriture de l’exil que l’écrivain ou le poète se permet de « faire tomber ses murs, [d’] échapper aux gardes, [de] retrouver le chemin qui mène à sa Palestine, qu’il atteint à Ramallah ».

 

Camille LONS

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