La guerre en Irak est-elle une guerre religieuse ?

Depuis les derniers mois, l’Etat Islamique en Irak et au Levant a réalisé une entrée fracassante sur le devant de la scène médiatique internationale, agitant aux yeux du monde la bannière de l’islam sunnite radical comme potentiel ciment d’une nouvelle unité au Levant. A cheval entre l’Irak et la Syrie, il se présente avant tout comme un mouvement sunnite se révoltant contre la domination autoritaire d’un gouvernement chiite discriminatoire. Difficile alors de ne pas faire le rapprochement avec la crise syrienne. Le « croissant chiite » traversant l’Iran, l’Irak et la Syrie jusqu’au Hezbollah Libanais, qu’évoquait le roi jordanien Abdallah en 2004 existerait-il alors vraiment ? Les enjeux et alliances qui se forment autour de la guerre en Irak sont-ils fondamentalement liés à une opposition radicale entre sunnites et chiites ? C’est en tout cas ce que l’Etat islamique essaie de faire croire, et qu’acceptent avec complaisance les médias et politiques occidentaux. L’instrumentalisation de la religion dans les conflits mondiaux n’est pas nouvelle, mais elle a pris une dimension exponentielle dans les conflits qui agitent le monde arabe depuis les dernières décennies, occultant les facteurs économiques, politiques ou territoriaux, pourtant indispensables à la compréhension des réels enjeux qui animent la région.

Après la vision d’un monde séparé entre un Occident aux racines « judéo-chrétiennes » et un Orient musulman, l’ensemble des mécanismes géopolitiques du Proche Orient semblent reposer à présent sur une opposition simpliste entre sunnites et chiites, perpétuant ainsi la thèse du politologue américain Samuel Huntington du « choc des civilisations » selon laquelle les différences de valeurs culturelles, religieuses ou morales seraient la principale source de crises dans le monde.

L’introduction de cette grille de lecture religieuse dans l’espace politique et sur la scène internationale depuis l’après-guerre froide vient avec un renforcement des revendications identitaires, religieuses et nationales face à une mondialisation déséquilibrée économiquement et contrôlée politiquement et militairement par l’hyperpuissance américaine. Les relations internationales ont été fortement marquées par la montée d’une opposition de plus en plus caricaturale entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman. Cette séparation du monde était portée aussi bien par les islamistes radicaux que par certains discours politiques occidentaux qui remplaçaient alors bien opportunément après la chute de l’URSS le « péril rouge » par un nouveau « péril vert ». Mais par-dessus cette grille de lecture est venue s’ajouter une nouvelle opposition, séparant cette fois le monde musulman entre sunnites et chiites, dont les centres névralgiques se rassemblent respectivement autour de l’Arabie Saoudite et de l’Iran. Mais encore une fois, partout où les Etats se saisissent du religieux, il le mettent au service de leur politique de puissance, d’influence et d’expansion. Aujourd’hui encore, aussi bien l’Etat islamique que les puissances occidentales et régionales jouent sur cette partition simpliste et s’affairent à aviver les tensions entre les communautés.

Un espace irakien au cœur du « croissant chiite »

L’espace irakien représente depuis des siècles la ligne de fracture entre l’islam sunnite et l’islam chiite. En effet, alors que les sunnites constituent près de 90% de la population musulmane dans le monde, ils en représentent 55% en Irak, qui renferme quatre des principales villes saintes chiites. Aujourd’hui la « partition douce » que préconisait Joe Biden, entre un nord Kurde, un centre sunnite et un sud chiite, semble s’être réalisée. L’actuelle guerre d’Irak apparaît alors comme un révélateur des défis de notre temps où les identités, les religions et les cultures occupent une place toute particulière dans les ressorts de la conflictualité.

L’opposition entre chiites et sunnites n’est certes pas nouvelle. Née aux origines de l’islam lorsqu’il fut temps de nommer le successeur légitime du Prophète, l’opposition entre les partisan d’Ali, gendre du Prophète, et ceux d’Abu Bakr, donna lieu à une rupture religieuse profonde qui demeure encore prégnante aujourd’hui dans le monde musulman.

Depuis, partout dans le monde arabe, l’opposition entre sunnites et chiites a continué à cristalliser les tensions sous diverses formes. Pourtant, à chaque fois, cette instrumentalisation de la religion n’est qu’une vitrine, et cache les réalités bien plus prosaïques des luttes pour l’influence et l’accès aux ressources. Selon Pierre-Jean Luizard, chercheur au CNRS, dans une interview accordée à Courrier International, l’antagonisme entre sunnites et chiites en Irak repose avant tout sur un système de hiérarchie sociale propre au monde bédouin qui caractérisait la région et aux siècles de persécutions que traversèrent les chiites dans le monde arabe. “Historiquement, la plupart des Arabes d’Irak sont des migrants de la péninsule Arabique qui se sont sédentarisés. A l’origine sunnites, ces tribus de paysans sans terres se sont converties au chiisme, car elles étaient réduites à un état de quasi-esclavage par les nomades.

De même, pour ce qui est de l’Iran au cœur du « croissant chiite » si souvent dénoncé, il convient de rappeler que le chiisme iranien est loin de représenter un caractère consubstantiel au pays, et est en réalité relativement récent. La conversion d’une grande partie des Iraniens ne remonte en effet qu’au XIVe siècle, et fut encouragée par la dynastie des Safavides qui souhaitait s’opposer ainsi à l’expansionnisme ottoman. De plus, aujourd’hui l’expansionnisme iranien est loin de s’expliquer par des raisons religieuses, et ne fait que poursuivre la politique de grandeur du chah, qui se voulait gendarme du Golfe et entretenait de fortes ambitions nucléaires. Malgré ces données historiques profanes liées à des ambitions politiques, économiques ou territoriales, tout, au Proche-Orient, est désormais analysé à la lumière de l’opposition entre sunnites et chiites.

Ainsi comme le rappelle très justement le juriste et politologue libanais Georges Corm dans un article pour Courrier International : « Les situations d’oppression ou de marginalité socio-économiques sont passées sous silence. Les ambitions hégémoniques des parties en conflit n’existent pas : il y a des puissances bienfaisantes et d’autres malfaisantes. Des communautés aux opinions et aux comportements diversifiés sont caractérisées au moyen de généralités anthropologiques creuses et d’essentialismes culturels stéréotypés, alors même qu’elles ont vécu durant des siècles dans une forte interpénétration socio-économique et culturelle. »

Instrumentalisée tantôt par les différentes factions en lutte pour le pouvoir à l’échelle nationale, tantôt par les Etats Unis cherchant à renforcer leur réseau d’alliance dans la région, l’opposition entre sunnites et chiites en Irak s’inscrit dans des enjeux mondiaux et se doit donc d’être observée à une échelle plus large que celle du simple territoire irakien pour être comprise.

L’opposition entre sunnites et chiites a été fortement instrumentalisée et avivée par la politique américaine pour servir ses ambitions géopolitiques et stratégiques

La politique anti-impérialiste et propalestinienne de Téhéran après la révolution islamiste fut dénoncée par les Etats-Unis comme « chiite », antioccidentale et subversive, en opposition à une politique sunnite qualifiée de modérée. Susciter une rivalité entre sunnites et chiites, et accessoirement entre Arabes et Perses devint une préoccupation majeure des Etats-Unis. Saddam Hussein a aussi de son côté joué sur la rupture religieuse et usé du vocabulaire islamique en baptisant sa guerre contre l’Iran de Qadissiya, en allusion à la conquête de la Perse par les musulmans arabes, afin de mobiliser les Arabes et les sunnites contre l’intégrisme chiite iranien.

Cependant les attentats du 11 septembre 2001 ont brouillé les cartes et changé le visage de l’ennemi numéro un des États-Unis au sein du radicalisme islamique : il ne s’agit plus de l’intégrisme chiite iranien, véritable créateur de la rhétorique du « Grand Satan », mais du salafisme sunnite, famille religieuse d’Ossama Ben Laden et de ses sympathisants. Les Etats-Unis, et le monde en général, ont donc oscillé en permanence dans leurs alliance entre deux systèmes antagonistes. S’ils combattaient le salafisme sunnite de Ben Laden, la chute de Saddam Hussein en 2003 et l’arrivée au pouvoir des chiites à Bagdad leur laissait craindre la constitution d’un arc chiite au Moyen-Orient entre l’Iran, l’Irak, la Syrie de Bachar Al-Assad, et le Hezbollah au Liban. Ce chiisme triomphant en Irak était perçu comme d’autant plus menaçant pour les Etats-Unis qu’il pouvait alors menacer l’Arabie Saoudite (qui compte 10 % de chiites sur les 17 millions autochtones saoudiens, concentrés dans la région pétrolière de l’Est du royaume) et les autres pays arabes du Golfe.

Bachar Al Assad tire parti de cette opposition pour sauver son régime

Si le système d’alliance tissé par les Etats-Unis dans le monde musulman n’a cessé de suivre en apparence des critères religieux, sa réelle raison d’être ne tenait qu’à des arguments purement politiques et stratégiques. Bachar Al Assad a d’ailleurs très bien compris cet enjeu lors de la crise syrienne, et a joué pleinement la carte de la confessionalisation pour sauver son régime. En réprimant en premier lieu les mouvements d’opposition les plus sécularisés, et en favorisant discrètement les mouvements djihadistes, il a pris les occidentaux à leur propre piège, les forçant à choisir entre défendre les mouvements djihadistes ou défendre le régime syrien. La montée de l’EIIL n’a fait que renforcer cette stratégie. L’Etat islamique, sunnite, s’oppose clairement au régime syrien, qu’il compare à celui d’Al Maliki, et dénonce le « croissant chiite » qui relie la Syrie et l’Irak à l’Iran. Bachar Al Assad passe alors aux yeux des puissances occidentales du statut d’ennemi international à celui de potentiel rempart à la montée de l’Etat islamique. En proposant aux Etats-Unis d’intervenir militairement en Irak, le régime syrien profite ainsi de l’occasion pour vernir son image à l’international et se présenter comme un moindre mal aux yeux des Etats-Unis.

De son côté, l’Iran profite lui aussi de la crise irakienne pour redorer son blason et se présenter comme un allié potentiel de l’Occident.

L’image d’un « croissant chiite » homogène, ainsi instrumentalisée depuis la fin de la Guerre Froide, revient sur le devant de la scène avec la crise en Syrie puis en Irak. Les revendications des chiites, populations opprimées depuis des siècles par la majorité sunnite, n’ont pourtant dans la réalité rien en commun. Elles s’inscrivent davantage dans des revendications économiques, politiques et territoriales propres à chaque communauté que dans un réel « croissant chiite » solidaire et homogène. La vision schématique de ces réseaux d’alliances rend alors particulièrement complexe les politiques occidentales et surtout américaines dans la région, qui luttent tantôt contre le djihadisme sunnite, tantôt contre les dictatures chiites. Une meilleure gestion des conflits dans la région ne passera que par une compréhension plus approfondie et nuancée des enjeux cachés derrières les apparences religieuses.

CAMILLE  LONS

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