Sarah Zouak : “Lier avec ce projet émancipation féminine et religion musulmane

Fraîchement diplômée en marketing et gestion de projets humanitaires, Sarah Zouak, une jeune franco-marocaine de 25 ans, a décidé de partir dans 5 pays à la rencontre de femmes musulmanes actrices du changement. C’est le Women Sense Tour in Muslim Countries. Son objectif : revaloriser l’image des femmes musulmanes en réalisant un documentaire sur leurs initiatives, leurs engagements, mais aussi leur foi.

 

Camille Lons : Comment l’idée du Women Sense Tour t’est-elle venue ?

Sarah Zouak : C’est pendant mes études que j’ai commencé à m’intéresser à la problématique des droits des femmes, notamment au Maghreb et au Moyen-Orient. J’ai notamment fait mon mémoire sur le féminisme islamique au Maroc. Et c’est pendant la l’année, il y a exactement un an, que j’ai eu l’idée du Women Sense Tour in Mulim Countries.

Je suis partie d’un constat que j’ai fait au cours de ma vie personnelle, qui est que les gens considéraient souvent comme contradictoire mon intérêt pour le féminisme et le droit des femmes avec ma foi et mes origines marocaines. En quelque sorte, j’avais le choix entre être la femme occidentale forte et émancipée, et la femme arabe et musulmane opprimée. Je n’ai jamais été victime de racisme de manière personnelle, j’ai toujours vécu ma religion très sereinement, mes parents m’ont toujours encouragée à faire des études, mais c’est vrai que c’est une image qu’on m’a souvent renvoyée en France en tant que femme musulmane. J’ai réalisé que les gens avaient une image très négative de la femme musulmane, présentée comme une victime, avec l’idée que la religion était le frein principal à leur émancipation. C’est un discours qu’on entend aussi bien dans les médias et dans la population française en général, que du côté aussi des féministes françaises elles-mêmes.

J’ai donc eu envie de montrer tout d’abord que les femmes musulmanes ne correspondent pas aux clichés que l’on peut avoir d’elles en France, mais aussi qu’elles peuvent être extrêmement inspirantes, et notamment dans les thématiques où on les critique le plus qui sont l’aide à l’émancipation féminine.

CL : En quoi consiste donc le Women Sense Tour ?

SZ : J’ai donc décidé de faire un voyage dans cinq pays musulmans, à la rencontre de 25 femmes musulmanes actrices du changement, qui travaillent toutes sur la thématique de l’émancipation des femmes et des filles. L’idée est donc de revaloriser l’image de la femme musulmane à travers la réalisation d’un documentaire vidéo de 52 minutes. Je voulais les rencontrer pour qu’elles me parlent aussi bien de leurs projets, de leur parcours, que de leur foi, ce qui est un angle d’approche assez peu courant. Comme je voulais quelque chose de très personnel, j’ai donc demandé à les voir pendant plusieurs jours, et beaucoup de femmes m’ont même accueillie chez elles. J’ai pu entrer dans leur intimité, avoir des moments très personnels avec elles et obtenir des témoignages très différents de ce que l’on peut voir dans les journaux habituels.

Ce documentaire est donc un moyen de fournir aux femmes musulmanes des modèles bien réels. Moi-même en tant que femme musulmane, j’ai passé énormément de temps à me trouver, j’avais toujours l’impression d’être à cheval entre deux choses contradictoires, l’émancipation et la religion, et je vois bien avec ce projet que c’est possible d’allier les deux.

Il y a une deuxième mission au projet, au-delà de revaloriser l’image des musulmanes à travers un documentaire. Je me suis dit  »moi aussi j’ai des compétences, je passe trois jours avec elles, pourquoi pas moi aussi leur apporter mon aide à chacune sur un challenge très précis de leurs projets ». Du coup, pour presque chacun d’entre elles, j’animais un atelier de brain storming sur leur défi le plus important à ce moment-là. Nous mobilisions des gens et tous ensemble nous tentions de les aider pendant un atelier de deux heures. J’ai donc mis en place ces ateliers en partenariat avec l’association « MakeSense » qui est un réseau international très connu dans le monde de entrepreneuriat social, qui met en relation des entrepreneurs sociaux avec la population, dans le but d’aider les entrepreneurs sociaux sur un défi en particulier. Ça pouvait être des défis en marketing, en communication, et en seulement deux heures on arrivait à sortir des dizaines d’idées concrètes que l’entrepreneur pouvait utiliser. J’ai réussi à mettre beaucoup de gens en contact grâce à ces ateliers, chacun venait s’inspirer des uns et des autres, et j’ai trouvé ça passionnant.

CL : Quel est le public que tu vises avec ce reportage ? Les non-musulmans en France ? Les femmes musulmanes de ces pays ?

SZ : Au départ, ma première cible étaient les jeunes Français susceptibles d’avoir des préjugés sur les femmes musulmanes. Après j’ai réalisé que ce qui était intéressant c’est que ce projet permettait aussi d’inspirer les femmes musulmanes elles-mêmes. Je voulais montrer des « role model », c’est-à-dire des femmes que l’on n’a pas l’habitude de voir, des modèles féminins, féministes et musulmans. Certes elles sont musulmanes, mais elles sont aussi femmes, mères, elles vivent leur foi de manière très sereine, et utilisent même parfois l’islam comme un outil, comme une force. Avec une nouvelle interprétation du Coran, on peut très bien montrer qu’il y a une égalité entre les sexes. Ce documentaire est donc un moyen de fournir aux femmes musulmanes des modèles bien réels. Moi-même en tant que femme musulmane, j’ai passé énormément de temps à me trouver, j’avais toujours l’impression d’être à cheval entre deux choses contradictoires, l’émancipation et la religion, et je vois bien avec ce projet que c’est possible d’allier les deux. Ce genre de question, que je croyais réservée à la France et à l’Europe, je l’ai retrouvée aussi aujourd’hui en Tunisie et en Turquie parmi les jeunes qui ont tendance à prendre leurs distances avec la religion parce qu’ils l’associent justement à l’oppression des femmes et à l’obscurantisme. Chez les musulmans comme chez les non-musulmans il y a une vraie méconnaissance je pense.

CL : Quel est le point commun entre les projets de toutes ces femmes ?

SZ : Ces femmes sont très plurielles. Il y a des jeunes, des plus âgées, des voilées, des non-voilées, des femmes instruites, des analphabètes, certaines ont vécu à l’étranger, d’autres n’ont jamais quitté leur pays. Mais ce qui m’a frappée, c’est que ce sont des projets qui démarrent toujours par une rencontre. Je regardais notamment tout à l’heure l’interview d’une femme au Maroc qui s’appelle Nora et qui a fondé un restaurant solidaire pour les femmes qui sont à la rues, pour les ex-petites bonnes, des femmes qui ont vécu presque dans la servitude, et aujourd’hui elles deviennent leur propre chef, grâce aux revenus du restaurant qui leur permettent de vivre. Il y a aujourd’hui des dizaines de femmes qui y travaillent. Et Nora me disait  »C’est juste une femme que j’ai rencontrée ». Elle l’a rencontrée, elles ont sympathisé, la femme l’a amenée chez elle et elle a découvert qu’elle vivait avec ses deux bébés dans une chambre pas plus grande qu’un placard. Elle lui a dit qu’elle savait cuisiner, et elles ont donc commencé à cuisiner ensemble, puis elle a rencontré d’autres femmes, et petit à petit le restaurant a été monté. Aujourd’hui c’est un restaurant super connu de Marrakech. A chaque fois, ça vient d’une rencontre.

Le féminisme islamique montre qu’en réinterprétant les textes religieux, on peut découvrir qu’il y a une place à l’émancipation des femmes. Tout est dû à la mauvaise interprétation, tout est dû au fait que la religion avait été longtemps réservée aux hommes, que les femmes avaient été exclues des débats entre savants.

CL : Toutes ces femmes sont musulmanes. Quelle est la place de la foi dans leurs projets ?

SZ : Elles considèrent souvent qu’en tant que musulmanes, il faut bien agir, avoir des intentions pures. Leurs foi les encourage à continuer dans cette voie. Elles me disent toutes qu’elles sont là pour agir, pour porter une cause plus grandes que nous-mêmes. Chacune me dit qu’elle a retrouvé ça dans ses valeurs religieuses. On voit tellement la religion musulmane comme un frein, alors qu’en réalité c’est ce qui les guide, ce qui les porte, je trouve ça magnifique. Après elles ne sont pas que musulmanes, elles sont Marocaines, Tunisiennes, mamans, femmes, entrepreneurs… comme toutes les femmes, elles ont plusieurs identités, plusieurs rôles.

CL : Cette idée que la religion peut être un levier d’action et d’émancipation pour les femmes ne rejoint-elle pas les thèses du féminisme islamique sur lesquelles tu travailles aussi beaucoup ?

SZ : Oui, pourquoi pas en effet, mais après toutes les femmes que j’ai rencontrées ne se définissent pas forcément comme des féministes. Mais sinon dans la finalité, c’est bien l’idée. Le féminisme islamique montre qu’en réinterprétant les textes religieux, on peut découvrir qu’il y a une place à l’émancipation des femmes. Tout est dû à la mauvaise interprétation, tout est dû au fait que la religion avait été longtemps réservée aux hommes, que les femmes avaient été exclues des débats entre savants. Mais le féminisme islamique est un mode de pensée encore très minoritaire au sein des musulmans. L’idée fait son chemin.

CL : Quelles difficultés ont-elles rencontrées en tant que femmes dans la réalisation de leurs initiatives ?

SZ : Elles rencontrent beaucoup de difficultés en tant que femmes, notamment du côté de la société. J’étais surprise de voir que ces femmes étaient souvent très soutenues par leur famille, mais les plus grandes difficultés venaient pour elles de la société. Aicha Ech-Chenna que j’ai rencontrée au Maroc et qui s’est attaquée à la thématique des mères célibataires, a eu des fatwa édictées contre elles. Ça a été une grande souffrance pour elle. Généralement quand on parle de mères célibataires au Maroc, ces filles sont presque vues comme des prostituées pour les gens. La mère célibataire est la femme la plus stigmatisée parce qu’elle a eu des rapports sexuels en dehors du mariage et c’est visible de tous puisqu’elle a eu un enfant. Ça a donc été très dur pour Aicha, elle nous a raconté que cette histoire de fatwa l’a conduite jusqu’au bord de la dépression. Mais en mobilisant les médias autour de sa cause, elle a reçu un grand soutien du roi du Maroc, qui lui a donné un million de dirhams. Elle a été récompensée de nombreuses fois pour son travail, au Maroc et en France, elle a eu la Légion d’honneur française. Mais ce n’est pas la seule. Dès qu’on s’attaque à tout ce qui touche à la sexualité, ça passe très difficilement.

CL : Penses-tu qu’en tant que femmes elles ont quelque chose de particulier à apporter à la société ?

SZ : C’est une question que j’abordais justement avec la fondatrice de l’association tunisienne Aswat Nissa, qui s’occupe de l’autonomisation des femmes en politique. Si nous les défendons, ça n’est pas uniquement parce qu’elles sont femmes, mais c’est parce qu’elles sont femmes qu’elles amènent des sujets sur l’agenda politique qu’il est important d’aborder et dont les hommes ne parlent pas assez. Par exemple elles insistent beaucoup plus sur des sujets comme l’éducation, la santé. Il est important de promouvoir cette pluralité.

CL : Mais ces femmes se définissent-elles elles-mêmes comme féministes ?

SZ : La dernière question que je leur pose à chaque fois dans mon documentaire, c’est  »est-ce que vous êtes féministes », et ce qui est assez drôle c’est qu’elles me répondent presque toujours  »non ». Il y a quelques grandes militantes qui s’affirment clairement comme des féministes, mais d’autres vont passer par des formules détournées  »Je ne suis pas vraiment féministe, je suis humaniste, ça englobe plus de choses ». Beaucoup ne sont pas à l’aise avec ce mot. Certaines pensent qu’être féministe c’est être contre les hommes. Elles me disent  »non mais dans notre projet on travaille beaucoup en partenariat avec les hommes », alors que le féminisme n’a jamais été contre les hommes. Où le mot peut être très associé à une conception occidentale, alors elles ont peur de ce que ça implique. Pour moi elles sont toutes les féministes, mais c’est vrai qu’elles ne le disent pas toutes et ça m’a fait sourire.

CL : Quels sont tes projets après le Women Sense Tour ?

SZ : Le but est déjà de faire le tour de la France, notamment dans les milieux universitaires, pour présenter le documentaire, lancer le débat et tenter de faire bouger les lignes. J’ai envie de faire changer les mentalités à mon échelle. C’est un projet qui m’a tellement inspirée sur le plan personnel que j’ai envie de continuer à inspirer d’autres gens. Ce voyage m’a vraiment confirmée dans mes convictions, dans mon féminisme, et je veux continuer à me battre pour ces idées. J’espère pouvoir créer ma propre association par la suite, mais ça c’est encore un autre projet !

Sarah continue actuellement son tour des pays musulmans en Iran puis en Indonésie. Elle a été récompensée le 8 mars dernier pour son projet par le Prix GAFA dans la catégorie « militante associative » décerné lors du Gala de la Femme Africaine.

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